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  • LA RUBRIQUE DE BRUNO HEUREUX > MON ARBRE, AU TEMPS DES MIGRATIONS

    Mon arbre, au temps des migrations

                    Quel que soit le temps, mes balades quotidiennes en campagne hesbignonne me ramènent immanquablement au pied d’un vieil arbre, que notre amitié m’autorise à appeler « mon ami, l’arbre ». Phare verdoyant au milieu des labours, il est grand, majestueux, solide encore malgré son âge.

                    Ensemble, nous partageons de longs moments de complicité, silencieuse mais riche. C’est lui, en effet, qui ne cesse de répéter que nous sommes frères, fils naturels d’une même mère, la terre. C’est encore lui qui, au fil de nos rencontres, m’a fait découvrir et apprécier la philosophie, la dignité, la sagesse des arbres. Ceux-ci nous enseignent un temps qui  prend tout son temps, un temps où l’instant se goûte ; en automne, ils pleurent de toutes leurs feuilles leur prochaine mort hivernale, mais leurs racines entretiennent les braises de la vie et la sève d’un printemps généreux en fleurs et en promesses de fruits... Grâce à eux, grâce à mon ami, l’arbre, j’ai compris qu’en adoptant le rythme des arbres, notre vie serait tout autre. Plus longue ? Ce n’est pas sûr ! Bien meilleure, c’est évident ! Et je ne suis pas le seul à le penser.

                    En effet, lors de mes visites, je ne suis jamais seul chez mon ami, l’arbre. Comme moi, de nombreux oiseaux bien de chez nous s’arrêtent sous son feuillage protecteur, le plus souvent pour une brève escale dans leurs jeux aériens. Mais d’autres s’attardent, le temps d’une saison, s’en venant de plus loin, des froideurs du grand nord où l’hiver se fait rigoureux, des moiteurs suffocantes  du sud quand l’été darde ses rayons accablants ; le temps de retrouver la sécurité, d’accueillir des petits, de refaire forces et provisions avant de reprendre le vol du retour, sans se retourner, car ils sentent que cet arbre sera là encore, prêt à les accueillir à nouveau en d’autre saisons difficiles.

                    Une certitude ancrée dans les faits ! A l’arrivée chez mon ami, l’arbre, pas besoin pour ces oiseaux migrateurs, de passeport, de papiers d’identité, de longues files avant d’être enregistrés, logés sommairement, vêtus,  nourris et, souvent, regardés avec méfiance par les passereaux de l’endroit. Non, toute la grande famille des gens du voyage est bienvenue et accueillie dignement. Et l’arbre ne se fâche pas d’être envahi, même si autochtones et nouveaux arrivants doivent se serrer sur les branches pour faire de la place à tout le monde et doivent se partager insectes, vers, étangs et flaques d’eau. Car, dans sa grande sagesse, l’arbre sait que lorsque la saison sera meilleure là d’où proviennent ses hôtes de passage, ceux-ci s’en retourneront chez eux, heureux d’avoir été accueillis, nourris, logés, respectés le temps de leur séjour chez nous, heureux, surtout, de retrouver leur chez eux.

                    Et si l’Europe Nouvelle était cet arbre accueillant lorsque la chaleur torride des guerres et la froideur mortelle de la misère chassent de chez eux et dirigent jusqu’à nos frontières des milliers de migrants en quête de dignité et d’une vie meilleure. Et si l’Europe Nouvelle se rendait compte qu’après le temps des colonies, celui des crédits aux états en voie de (sous-)développement, il était urgent de passer à l’aide directe et (dans un premier temps) gratuite à des populations aujourd’hui obligées de s’amputer à vif de leurs racines. Et si l’Europe Nouvelle investissait dans des projets locaux qui permettraient, à terme, aux gens de ces régions de subvenir, par eux-mêmes, à leurs propres besoins et de vivre dans la paix... C’en serait fini, alors, des mauvaises saisons humaines et des migrations qu’elles entraînent, avec leurs lots de conséquences pour les déplacés et ceux qui doivent leur ouvrir leur porte, le plus souvent avec réticence.

                    Oui, si l ‘Europe Nouvelle ressemblait à mon ami, l’arbre, généreux et accueillant, si ses dirigeants s’inspiraient de  sa sagesse et des exemples multiples de la nature, alors, elle serait à nouveau belle, humaine, comme elle n’aurait jamais dû cesser de l’être.

    Source & texte > Bruno Heureux.