les facteurs

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    Salut, Manu !

                    Le rencontrer tous les jours, échanger quelques  mots avec lui, nous rendre mutuellement des petits services, avait fini par faire du facteur de notre quartier un vrai copain ; et il méritait bien la généreuse dringuelle de fin d’année que mes voisins et moi lui glissions discrètement dans la main ou dans la poche ; nous en étions récompensés par son merci souriant, sincère et chaleureux.             

                    Mais, il y a quelques jours, le facteur de notre quartier, notre copain, Manu, s’en est allé pour une tournée sans retour : déchirure douloureuse de la séparation pour les siens ; déchirure aussi des liens tissés avec nous, les habitants de sa tournée ; déchirure, enfin, d’une vie terminée brusquement, beaucoup trop tôt.

                    Pour nous, au village, qui attendions son passage quotidien avec (im) patience et plaisir, la nouvelle de son décès est ressentie comme le départ d’un proche. Proche, car il faisait son métier à l’ancienne, humainement, à notre service, prenant le temps d’écouter, d’expliquer, parfois de donner un petit coup de main, malgré les contraintes informatisées et chronométrées de plus en plus sévères imposées aux hommes de terrain, les facteurs. On aimait Manu pour son sourire permanent, même les jours de gel, sous la pluie et même lorsque, comme tout un chacun, il devait avoir des soucis. Pour les personnes seules ou isolées, à qui il apportait aussi les nouvelles du village, des autres villages ou de la ville voisine, il était fidèle au rendez-vous de leur unique visite et moment de partage de la journée. On l’aimait mais il nous aimait aussi, sans tralala mais sincèrement, ça se sentait dans ses regards et propos. Oui, il faisait son métier à l’ancienne, en cultivant l’art du vrai service public et de la relation humaine qui réchauffe les coeurs, même réduite à quelques instants, quelques minutes, quelques paroles, un geste amical...

                    Oui, Manu, tu excellais dans cet art. Merci pour celui que tu étais, pour ta gentillesse spontanée offerte en bonus à notre courrier ! Tu manques déjà à tes proches et amis, certes, mais aussi à nous que tu croisais sur ta route quotidienne. Salut, facteur !

    Les facteurs

                    Des facteurs, j’en ai connus beaucoup depuis mon enfance et bien différents. D’abord, à pied et poussant leur lourd vélo surchargé de colis, revêtus d’une épaisse pèlerine, ils livraient le courrier à mon père, entre 8 et 9h du matin ; hommes de confiance, ils payaient également les pensions. Puis, c’est sur de petites motos qu’ils sont venus distribuer lettres, publicités et factures entre 10 et 11h, sans plus payer les pensions pour avoir été trop lâchement agressés par des gens sans scrupules. Enfin, actuellement, ils sortent de leur camionnette et y rentrent environ 450 fois sur leur tournée et remplissent ma boîte aux lettres entre 11h et midi.

                    Etrange, ne trouvez-vous pas, que plus les facteurs sont motorisés, plus le courrier m’arrive tard !  La faute aux facteurs ? Non ! Mais un effet collatéral bizarre du fameux  « Géoroute » qui devait pourtant améliorer la qualité du service à la population ! Vive le progrès !

                    Parmi ces facteurs, il en est un qui tient une place toute particulière dans mon coeur : Maurice Carême le dépeint dans un poème que j’ai dû étudier par coeur à l’école primaire. Je vous offre ce tableau en vivant en peu de mots, qui, pour moi, a le goût de l’enfance dépoussiérée, ravivée.

    Le facteur

    • Le facteur n’a jamais de lettre
    • A me remettre.
    • Il rit quand je l’attends
    • Sous l’auvent.
    • Je tremble chaque fois
    • Qu’il ouvre devant moi
    • Sa sacoche à secrets :
    • "Cette facture-là,
    • C’est pour votre papa
    • Et la carte en couleur
    • Avec un cœur,
    • C'est pour votre grande sœur !
    • Pour vous il n'y a toujours rien "
    • Et pourtant je l’attends
    • Chaque jour sous l’auvent...

    Source & texte de > Bruno Heureux