johanne chayer

  • MOTS CŒUR & MOTS TUS > JE ME SOUVIENS (1ER PARTIE) PAR BRUNO HEUREUX

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    Texte d’aujourd’hui, intégral et sans retouche d’une grand-mère québécoise, Johanne Chayer.

    Pour comprendre ce texte, il faut savoir que le Québec, comme nos pays d’Europe, se trouve confronté aux signes religieux extérieurs, de plus en plus répandus et ostentatoires, et se pose la question de la laïcité de sa société. Celle-ci se sent menacée par de nouveaux arrivants, notamment musulmans, qu’elle trouve parfois intolérants et sectaires, alors qu’elle souhaite conserver ses valeurs et ses façons de vivre traditionnelles sans pourtant être considérée comme raciste.

    Il faut savoir aussi que la devise québécoise «Je me souviens » a remplacé, notamment sur les plaques automobiles, l’ancien  « La Belle Province » ; une façon d’inciter les Québécois à se souvenir du combat mené depuis les années 1960 pour permettre à la société civile, aux particuliers et notamment aux femmes de s’émanciper de « l’omniprésente oppression » de l’Eglise Catholique Romaine alliée solide d’un pouvoir conservateur obsolète, dépassé par les réalités du monde de la seconde moitié du XXème siècle.

    Alors, ce témoignage d’une grand-mère québécoise est interpellant, abrupt, sans langue de bois, déclarant ouvertement ce que beaucoup de ses compatriotes pensent tout bas et n’osent pas dire. Certains passages de ce témoignage mériteraient des nuances, certaines expressions fortes pouvant choquer malgré l’absence de haine. Pourtant, il a le grand mérite de faire réfléchir les gens de souche d’une région, d’un pays, et les nouveaux arrivants sur ce qui peut les rassembler dans le respect mutuel au lieu de les diviser dans l’intolérance.

    Bruno Heureux.

     « J’aurais voulu aller rencontrer ces femmes musulmanes à Hérouxville pour partager leur culture et leurs recettes, mais surtout profiter de l’occasion de leur expliquer notre devise : « Je me souviens ».

    jemesouviens.jpgDans la même décennie, je me souviens que ma mère a été chassée de l’Eglise, parce qu’après avoir mis au monde 4 enfants, elle ne voulait plus en avoir d’autres. Je me souviens que pour cette raison, le pardon de ses fautes lui était refusé par l’Eglise à moins qu’elle laisse son corps à son mari, avec ou sans plaisir, au risque d’atteindre la douzaine. Je me souviens qu'elle a refusé et qu'elle a quitté l'Église comme beaucoup d'autres femmes de sa génération.

    Je me souviens que ma mère s'est ensuite séparée de mon père et que nous sommes devenus la cible des regards et des commentaires désobligeants de notre paroisse. Cependant je me souviens qu'à la suite de sa séparation, nous avons vu le collet romain sur la table de nuit. Le prêtre voulait-il tester les moyens de contraception de l'heure ? Dans la même décennie, je me souviens que la cousine de ma mère a obtenu le divorce et qu'elle a reçu du même coup son excommunication de Rome.

    Je me souviens que lorsque j'étais jeune, nous devions nous aussi, comme pour les religions, musulmane et autres, prier 7 à 8 fois par jour. La messe tous les matins, une prière avant le déjeuner, une prière en entrant en classe, une au dîner sous le coup de l'Angélus, une autre avant la classe de l'après-midi, les grâces au souper, le chapelet en famille avec le Cardinal Léger et une dernière prière avant d'aller au lit. Il y avait le mois de Marie, les Vêpres, etc. Nous avions aussi de longues périodes de jeûne avant Noël (l'Avent), avant Pâques (le Carême). Je n'ai pas dit non plus que nous devions porter le deuil durant un an ou moins selon le degré de parenté de la personne décédée. Je me souviens aussi qu'il n'était plus un péché de manger de la viande le vendredi. Je ne sais pas ce qui est arrivé à ceux qui sont allés en enfer. J'espère qu'on les a rapatriés.

    Je me souviens que, tour à tour, ma mère et ma belle-mère ont vu une opération urgente retardée en attendant que leur mari respectif, de qui elles étaient séparées de fait et non légalement, apposent leur signature pour autoriser leur intervention chirurgicale.

    Devenue adulte, je me souviens que grâce aux pressions de la génération précédente, j'ai eu accès aux premiers moyens de contraception qui m'ont permis de restreindre le nombre de mes propres rejetons.

    Je me souviens que quelques années à peine avant ma naissance, les femmes ont obtenu le droit de vote et en même temps le droit d'être considérées comme des citoyennes à part entière dans la société. Devenue adulte, je me souviens avoir travaillé dans des environnements traditionnellement réservés aux hommes. Je me souviens des frustrations de ne pas avoir été traitée au même titre que les hommes dans les entreprises et surtout dans la vie en général. Je me souviens qu'après avoir eu un fils, je ne voulais plus d'autres enfants de peur que ce ne soit des filles, par solidarité et parce que le travail qui restait encore à faire pour atteindre l'égalité était énorme. Je me souviens des efforts que beaucoup de femmes ont dû déployer pour se faire reconnaître et pour obtenir des postes administratifs de haut niveau. Je me souviens du militantisme de beaucoup de femmes qui ont travaillé d'arrache-pied pour obtenir l'équité dans notre pays comme politicienne, au sein des chambres de commerce, des syndicats, du Conseil du statut de la femme, etc.

    Je me souviens qu'il a fallu plus de 50 ans d'efforts collectifs pour nous libérer de l'emprise de l'Église et de la religion sur nos vies. Je me souviens qu'il a fallu plus de 60 ans (1940 à 2006) pour obtenir l'équité salariale et que ce n'est pas encore fini. Mes soixante ans font que je sais que rien n'est acquis dans la vie et qu'il faut maintenir voire redoubler nos efforts pour ne pas perdre le résultat de tous ces labeurs.

    Suite de ce témoignage dans la prochaine parution.

    Le diaporama avec le texte sur Youtube > http://www.youtube.com

    Source & texte > Bruno Heureux